RQRF 37 : Sir Gawain and the Green Knight

Classique indétrônable de la littérature anglaise, Sir Gawain and the Green Knight a été le fruit d’innombrables éditions, traductions, et commentaires, qui n’épuisent pas le charme de cette œuvre singulière, certainement le roman arthurien qui se distingue le plus dans la tradition anglaise. Un mystérieux chevalier, complètement vert, vient défier la cour d’Arthur à Noël avec un petit jeu : qui sera assez courageux pour lui porter un coup avec sa hache, à condition qu’un an après, il le lui rende ? Gauvain s’y colle et décapite le joueur, espérant peut-être échapper à sa riposte, mais il ramasse sa tête et repart… L’année suivante se termine, et Gauvain part à sa recherche, mais très proche de sa chapelle verte, il s’arrête dans un château très (trop) accueillant, où la femme du seigneur lui fait des avances très insistantes tandis que son mari est à la chasse — et notre héros a accepté un marché étrange : à la fin de chaque journée, ils doivent échanger ce qu’ils y ont gagné…

Cette reprise du « jeu du décapité » déjà croisé dans la Première Continuation, la Mule sans frein, Hunbaut et le Perlesvaus, la verdeur mystérieuse du chevalier, souvent interprété ensuite comme un symbole ou un esprit de la Nature, les scènes de chasse d’une vivacité poétique forte, entrecoupées du malaise et de la tentation propres à la séduction, la fin fort peu triomphante de Gauvain : tout se conjugue pour créer une aventure intrigante et inoubliable, malgré sa simplicité.

RQRF 37 : Sir Gawain and the Green Knight.
Gauvain décapite le Chevalier Vert (fol. 94v) et la femme de Bertilak vient le convoiter dans son lit (fol. 125r) dans l’unique manuscrit : BL Cotton Nero A10.

Sommaire :

0:00:00 Introduction et actu : vidéo Ségurant, Pendragon Cycle.
0:24:33 Sir Gawain and the Green Knight 
0:26:50 Editions et traductions de SGGK disponibles
0:49:00 Présentation de SGGK 
0:51:25 Versions précédentes du "Jeu du décapité"
0:57:00 Résumé de Sir Gawain and the Green Knight
1:00:00 Partie I
1:15:35 Partie II
1:26:20 Partie III
1:43:30 Partie IV  
2:01:30 Conclusion

Notes :

Editions utilisées :

Ségurant, le Chevalier au Dragon : roman arthurien « retrouvé » ?

Vient de paraître l’édition et surtout la traduction du roman arthurien de Ségurant, chevalier au dragon, enfin retrouvé. Mais qu’est-ce que ça implique de « retrouver » un tel texte médiéval ? Rassembler des morceaux ? Comment ? Que savait-on de Ségurant auparavant ? Pourquoi ne l’avait-on pas édité ? Ho, ho, ho, quelques pistes pour répondre à toutes ces questions, et d’autres encore, dans cette petite aventure philologique qui vient de tomber sous le sapin. 🧙‍♂️🐉👑🎪

🧙‍♀️📚🧙‍♂️ SOMMAIRE 🧙‍♀️📚🧙‍♂️

0:00:00 Introduction : un roman perdu et retrouvé ?
0:10:35 Branche 1. La version cardinale et le manuscrit de l’Arsenal
0:22:34 Branche 2. Ségurant Reloaded : Les versions complémentaires et alternatives
0:39:14 Branche 3. Ségurant Revolutions. Les 28 manuscrits et les Ur-Prophéties
0:53:02 Qu'est-ce qu'on en savait avant ?
1:09:37 Branche 4. Espèce de petit malin, si c’est si facile que ça pourquoi est-ce que personne ne l’a édité avant ?
1:24:23 Branche 5. Le syndrome d’Indiana Jones
1:31:45 Branche 6. Quelques périls de la Forme-Documentaire
1:43:51 Conclusion : Le côté d’Arthur et le côté de Merlin
1:46:23 Debrief post-conclusion
1:53:34 Envol 

🧙‍♂️🐉🧙‍♀️ POUR ALLER PLUS LOIN 🧙‍♂️🐉🧙‍♀️

🐉 Texte de l’épisode, incluant sources, références, liens quand disponibles en ligne :

Diagramme montrant quels épisodes sont partagés (ou pas) par les différentes branches des prophéties de Merlin.
Tradition de Ségurant le Brun à partir des Prophéties de Merlin

Addenda et Errata

  • 3’00 : l’édition de Guiron le Courtois du Groupe Guiron a publié des textes de raccord en 2022, mais il lui reste encore à publier la Continuation Meliadus et la Suite Guiron.
  • 29’00 : Oublié : Arioli pointe dans son étude que Delay et Roubaud se seraient appuyés sur l’index de l’ouvrage de l’étude de Lathuillère sur Guiron le Courtois mais ce n’est clairement pas le cas. On y trouve certes mention du dédoublement du père de Ségurant mais la numérotation des Hector n’est pas la même, et surtout ça ne mentionne pas l’aventure de la Tour aux Chevaliers de Cuivre, qui vient des Prophéties de Merlin… Le passage de Graal-Théâtre dérive donc clairement de l’index des romans arthuriens en prose, ou d’une entrée analogue.
  • 30’06 : L’apparition de Ségurant dans la Tavola Ritonda pourrait émaner d’un flottement dans la tradition manuscrite ? Il prendrait ainsi la place de Branor, qui joue parfois le rôle du Vieux Chevalier. (e.g. BnF) mais un passage qui mentionnait « Branor l’oncle de Ségurant le Brun » aurait été télescopé pour attribuer l’épisode à Ségurant ? Mais le livre de Garner et son compte-rendu par Loth mentionnent ainsi qu’il n’a rien de commun avec le Ségurant du Palamèdes [=Guiron le Courtois] et des Prophéties de Merlin, montrant qu’il est déjà connu comme un personnage présent dans ces deux traditions.
  • 34’28 : Lays dit que Ségurant sur la quintaine se retrouve dans la Queste 12599 mais, sauf erreur, le texte mentionne seulement qu’il a remporté le tournoi de Vincestre, et pas la quintaine. Parmi d’autres scènes du tournoi de Vincestre, on y mentionne par ailleurs le fait qu’il évite le combat avec Lancelot sur demande de la Dame du Lac, et qu’il a été désensorcelé lors de la scène du Siège Périlleux. En fait pour résumer les éléments de la version cardinale qu’on trouve déjà dans des textes qu’on peut plausiblement dater au XIIIe siècle on trouve :
    • La pierre précieuse du pavillon de Ségurant (discutée dans certaines des prophéties des Prophéties de Merlin)
    • Ségurant vainqueur du tournoi de Vincestre (Rusticien, BnF 12599)
    • Personne n’arrive à le renverser sur la quintaine (Rusticien)
    • Ségurant poursuit le dragon (Prophéties de Merlin, Rusticien, BnF 358, etc.)
    • Il l’a vu dévorer de nombreux chevaliers (Prophéties de Merlin)
    • Il est enchanté (Prophéties de Merlin, BnF 12599)
    • Il sera désensorcelé au début de la quête du Graal (Prophéties de Merlin, BnF 12599)
    • La Dame du Lac ne veut pas qu’il se batte avec Lancelot (Rusticien, BnF 12599)
    • Un jeune écuyer d’Irlande veut être adoubé par Ségurant → donnera le personnage de Golistan dans les Prophéties de Merlin.
    • L’enchantement de Méléagant, et d’une centaine de chevaliers par la demoiselle de Pommeglois et leur libération par Ségurant, cohérent entre version cardinale et Prophéties de Merlin.
  • … Ce qui veut dire qu’à la fin du XIIIe siècle il existait une « matière de Ségurant » qui inclut des éléments clés de la version cardinale, qui, pour Arioli, est le seul des textes qui nous reste qui peut prétendre être la source des autres. Bien sûr, ces liens sont toujours à double tranchant, il serait possible d’envisager que le compilateur du manuscrit de l’Arsenal ait trouvé tous ces éléments et décidé de les synthétiser et combler les trous… Mais il resterait la question d’où viennent ces épisodes en premier lieu (et donc une autre source perdue) surtout que si on nous raconte qu’un chevalier est le meilleur du monde, c’est généralement dans une œuvre qui lui est consacrée… En estimant que les Ur-Prophéties devaient contenir une partie des épisodes de la version cardinale, Damien de Carné (2022) rejoint Paton.
  • 41’12 : Le schéma est en fait mal étiqueté, la partie orange notée « version complémentaire romanesque » devrait en fait renvoyer aux épisodes romanesques contenus dans les Prophéties de Merlin en version longue (tournoi de Sorelois, guerre contre les Saxons etc.) qui incluent aussi les huit épisodes de la « version complémentaire romanesque. En un mot, le manuscrit de l’Arsenal a coupé tous ces épisodes et les a remplacés par la « version cardinale », les deux n’ont en commun que « l’intrigue prophétique » autour de Merlin et ses prophéties, et la version courte des PdM s’est encore plus recentrée sur les prophéties, tout en gardant cependant quelques épisodes romanesques, comme l’épisode II de la version cardinale, avec les prophéties faites à Galehaut le Brun.
  • À 46’10, Lays remarque que le matériel composant les « Ur-Prophéties » a déjà été presque intégralement décrit dans l’édition Paton (1926-1927) — Pour illustrer ça, voici deux documents où Lucy Allen Paton regroupe :
    • les épisodes propres au manuscrit de l’Arsenal 5229 (= version cardinale)
    • presque tous les épisodes des deux versions complémentaires (il manque 3 prophéties, trouvées ailleurs)
  • …cependant pas en ce qui concerne le Bodmer 116, qui a quelques épisodes finaux supplémentaires en plus du ms. de Rennes — Arioli dit vouloir éditer le « Livre de Tholomer », d’ailleurs. Arioli ajoute aussi trois prophéties de Merlin sur Ségurant qui n’étaient pas chez Paton, dans le ms. de Chantilly, l’édition de Vérard ou l’Historia di Merlino. (voir le PDF ci-dessus) Un autre apport de l’édition d’Arioli se trouve sur la chronologie plus fouillée, notamment sur quels éléments pourraient remonter au XIIIe siècle. En outre, le fait que Paton mentionne une hypothèse en passant ne signifie pas tant, il fallait bien que quelqu’un rouvre le dossier.
  • 48’03 : Dans son étude de 2016, Arioli disait « Bien que la cohérence et la cohésion ne  soient pas des critères irréfutables […], nous supposons que la “version cardinale” est un bloc monolithique » (2016:25) et dans les faits il la traite souvent ainsi, expliquant qu’un roman perdu de Ségurant pourrait y correspondre, puisque sa trame a été intégrée au chausse-pied dans les Prophéties de Merlin, et semble ne pas vouloir pousser la reconstruction plus loin, en supposant ce qui pourrait y manquer, ou ce qui aurait été rajouté par le compilateur des Prophéties de Merlin ou du manuscrit de l’Arsenal. Cependant, il lui arrive de supposer des épisodes supplémentaires ou perdus. On renvoie aux chevaliers enchantés par Sibylle, épisode dont on ne dispose pas mais qui fait penser à ceux qui ont été enchantés par la dame de Pommenglois, au service de Morgane, donc Arioli postule qu’il s’agit d’un véritable épisode perdu, qui était dans la version cardinale après son interruption dans le ms. de l’Arsenal. À l’inverse, l’épisode II consiste surtout en des prophéties annoncent et récapitulent les épisodes environnants, ce qui serait redondant, Arioli postule donc qu’il a dû être rédigé comme un raccord entre l’intrigue prophétique et la version cardinale (Étude 2019:50-51) et donc qu’il ne devrait peut-être pas être inclus avec, mais il l’y a maintenu car ça permet un texte plus suivi. Le manque de raccord entre le naufrage introductif et la suite de l’histoire pourrait d’ailleurs laisser penser à des théoriciens au scalpel facile qu’il existait en fait séparément, et ne faisait pas partie de la même source que les aventures suivantes.
  • 1h03’52 : Le manuscrit Bodmer 96-1/2 n’était pas consultable (Lathuillère 1966, Bogdanow 1967:328). C’est seulement en 1970 que Lathuillère fut autorisé à le consulter. Description dans « Le manuscrit de Guiron le Courtois de la Bibliothèque Martin Bodmer, à Genève », in Mélanges Jean Frappier (1970), II, p. 567-574. Il y mentionne “comment Seguran le brun fit quintaine” (p. 573, 96-2 fol. 273c) et le combat de Galehaut et Ségurant contre les géants. (p. 570, 96-1 fol. 54a) La description standard de Françoise Vielliard, Manuscrits Français du Moyen Âge, Cologny-Genève, 1975, pp. 61-66 mentionne aussi : “Titre [fol. 273c]: Comment Seguran le brun fu quintaine a tous les chevaliers du tournoiement qui fu des chevaliers errans [Rubr.] Texte. Début Çavoir vous fait li contes que quant messire Segurant [fol. 273c] : le brun, li chevaliers au dragon, ot veu que au tornoiement de Vincestre…” (p. 66)
  • 1h21’45 : D’ailleurs Carné parle d’éditer la version particulière BnF 750/12599 des aventures du Chevalier à la Cote Mal Taillée (2021).
  • 1h36 : Lays pense au documentaire de Kenny Scott, Secrets of the Dead, King Arthur’s Lost Kingdom (2019) traduit et diffusé sur Arte en janvier 2020.

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RQRF 36 : Les Morts d’Arthur allitérative et stanzaïque

Avec ces deux « Morts d’Arthur », la tradition anglaise adapte La Mort le Roi Artu (RQRF 17) à sa sauce, déjà en la séparant du Lancelot-Graal, mais aussi en réintégrant des éléments de la « tradition historique » de Geoffrey de Monmouth (RQRF 3) et ses continuateurs Wace et Layamon (RQRF 4).

La Morte Arthure stanzaïque (ou strophique) suit d’assez près la trame de son modèle français mais, privé des monologues intérieurs de la prose française, Lancelot se retrouve encore plus idéalisé comme le modèle courtois par excellence. Par contraste, le texte souligne la passivité d’Arthur, entraîné par les actions des autres, surtout Gauvain et son animosité contre Lancelot. Ses strophes rythment solennellement les batailles finales du royaume arthurien, avec quelques twists.

La Morte Arthure allitérative se démarque davantage. Cette forme de poésie qui repose sur l’allitération, la répétition de sons similaires (plutôt que la rime, par exemple) l’inscrit dans une ancienne tradition propre à la langue anglaise. L’histoire s’affranchit bien davantage de ses modèles antérieurs. Retour à Geoffrey, Wace et Layamon : les campagnes d’Arthur sur le continent, qui mènent à sa chute, n’ont plus de lien avec Lancelot, ce dernier étant un simple lieutenant, aucune relation avec Guenièvre en vue. Mais Arthur ne se satisfait pas d’avoir réglé son compte à Rome, il se déchaîne contre les habitants de la Toscane, projette de reconquérir la Terre Sainte, s’imagine presque en souverain du monde entier… quand la trahison de Mordred le ramène à la réalité, et en Grande-Bretagne.

Variations sur les thèmes connus de la chute du royaume arthurien, qui n’en finit plus de chuter, ils ont pourtant durablement marqué le verbe arthurien. Ce Lancelot très-courtois, cet Arthur particulièrement orgueilleux seront notamment repris par Thomas Malory : la Mort allitérative inspire directement ses campagnes continentales au début du règne d’Arthur, et la Mort stanzaïque la conclusion de sa grande fresque. Avec « l’anglicisation » contemporaine de l’Arthuriana, cela peut expliquer que leur sens de la formule, l’extériorité dramatique des déclamations de leurs chevaliers, soient devenus pour nous le langage de la légende arthurienne, peut-être plus encore que les vers fleuris de Chrétien de Troyes…

RQRF 36 : Les Morts d’Arthur anglaises, allitérative et stanzaïque.
Roue de la fortune illustrant La Mort le Roi Artu (version du Lancelot-Graal cette fois), Ms. British Library Add. 102 92-4, fol 89.

Sommaire :

0:00:00 Introduction
0:15:15 Editions des textes utilisées
0:26:50 La Mort d'Arthur Stanzaïque (ou Strophique)
1:17:30 La Mort d'Arthur Allitérative

Notes :

0:39:45 Sur le procès de Guenièvre, dans la Mort Artu on lui aurait coupé la tête plutôt que la brûler. Mais la Morte Arthure stanzaïque rajoute effectivement la torture des coupables.
0:40:45 Hector des Mares est effectivement engendré par Ban au château des Mares, grâce à un enchantement de Merlin, dans la Suite-Vulgate. (RQRF 18, cf. Sommer II.405 pour le texte)

Editions utilisées :

RQRF 35 : Introduction à la tradition arthurienne anglaise

Entorse à la chronologie ! Il reste beaucoup d’œuvres françaises à passer en revue, mais les plus importantes sont longues, tortueuses, et souvent pas traduites… Antoine et Lays vont donc bientôt aborder les romans anglais, qu’on trouve dans les siècles suivant le foisonnement du treizième siècle français auquel nous sommes habitués. Après une petite actualité (un peu enrhumée, c’est d’actualité), ils présentent quelques chroniques anglaises, notamment le Prose Brut, ou les Metrical Chronicles, qui reprennent la tradition “historique” de Geoffrey de Monmouth (RQRF 3) ou du Brut de Layamon (RQRF 4), avant ça la seule œuvre anglaise majeure que nous avions examinée. De même quelques adaptations et traductions sont abordées. Pas de grand roman, de grandes aventures résumées point par point dans cet épisode, mais plutôt un passage en revue du contexte anglais dans lequel arrivent les Morts d’Arthur et les romans centrés sur Gauvain, que nous allons examiner en cette fin d’année.

RQRF 35 : Introduction à la tradition anglaise (chroniques etc.)
Illustration : Prose Brut Chronicle of England, England, 2nd or 3rd quarter of the 15th century, Harley MS 1568, f. 1.

Sommaire

0:03:46 Actualité : adaptation de The Winter King
0:10:20 Design par comité vs. vision côté arthurien moderne 
0:20:10 Actualité : Les RQRF Awards
0:35:40 Introduction à la tradition arthurienne anglaise 

Notes :

RQRF 34 : Le Roman de Silence

(Enregistré en 2022). Dans un royaume où les filles ne peuvent plus hériter, un couple décide d’élever leur fille comme un garçon. Leur enfant, Silence (nommé car il doit garder le silence sur son secret) deviendra un chevalier exemplaire de Cornouailles, mais l’époque est post-arthurienne, la cour d’Arthur ne se rappelant vraiment à nous que quand Silence doit capturer Merlin, suivant un scénario déjà trouvé dans la Suite-Vulgate (RQRF 18)…  Préservé dans un seul manuscrit, qui contient aussi la Vengeance Raguidel (RQRF 26), le Roman de Silence part de cette situation pour tisser une réflexion plus large sur la part de la Nature et de l’Education dans la formation du caractère, qui a évidemment suscité l’intérêt des gender studies.

RQRF 34 : Le Roman de Silence
Image : WLC.LM.6, Roman de Silence, f. 203r. (Source)

Traductions utilisées :

  • En français : trad. Florence Bouchet in Romans d’Amour et de Chevalerie, coll. Bouquins, pp. 459-557.
  • En anglais : trad. Sarah Roche-Mahdi, Silence: a thirteenth-century French romance (1992)

Liens

Sur le motif de la fille-soldat, discuté en introduction, d’après Catherine Velay-Vallantin, L’histoire des contes (1992) et . La Fille en Garçon (1992) :

Livres arthuriens « récemment » parus :

RQRF 33: Les Merveilles de Rigomer

Datant probablement du milieu du XIIIe siècle, Les Merveilles de Rigomer voient Lancelot s’aventurer vers Rigomer, une région d’Irlande infestée de brigands aux marges du royaume arthurien, qui rappelle les marches explorées par Hunbaut (RQRF 32).

RQRF 33 : Les Merveilles de Rigomer
Image : Chantilly, Bibl. Chât. 472 fol. 1r

Sur le chemin se succèdent les aventures : un vieil ermite couvert de mousse, une maison où un cercueil marche tout seul et Lancelot est attaqué par de nombreux fauves, une sorcière-ogresse qui a des airs d’Ysbaddaden (RQRF 2) et sa jeune nièce… Il croise divers blessés, demoiselles en détresse et châtelains lésés qui le supplient de ne pas aller à Rigomer, car tous ceux qui y vont n’en reviennent pas, où atteints de blessures qui ne guérissent pas, attendant celui qui mettra fin à tous ces enchantements. Lancelot semble bien parti pour être cet élu, battant un chevalier qui porte trois armures les unes sur les autres et passant la garde d’un dragon, mais une jeune dame lui passe un anneau enchanté qui lui fait tout oublier et il est mis au travail dans les cuisines de Rigomer.

Gauvain et de nombreux chevaliers partent alors à sa recherche. Cligès affronte notamment un mort-vivant dans un cimetière, qui devient fou furieux quand on retire un tronçon d’épée de son corps, car tant qu’il reste planté il a l’impression d’être auprès de Morgane à la cour d’Arthur. Gauvain parvient finalement à secourir Lancelot, qui après une autre période d’errance d’un an revient incognito dénouer un duel à la cour d’Arthur, où il est reconnu. Lors du dernier tiers du roman (probablement rajouté par une autre plume, et inachevé) le roi Arthur, jaloux des exploits de ses chevaliers à Rigomer, décide de partir lui-même à l’aventure pour aider une demoiselle, et après deux aventures de Lancelot, il combat pour elle avec succès — rare occurrence d’un roi Arthur qui part à l’aventure dans un roman, comme dans le début du Perlesvaus (RQRF 11) ou le plus tardif Chevalier au Papegau.

Ce roman de 17’270 vers épouse le chablon laissé par Chrétien de Troyes et ses successeurs, tout en montrant peut-être l’influence des romans en prose, notamment les “aventures rituelles” typiques des quêtes du Graal (RQRF 16, RQRF 28), où les épreuves s’accomplissent d’elles-mêmes à l’arrivée de l’élu, sans qu’il ait besoin d’étaler des prouesses. On y trouve une grave et récurrente préoccupation pour le chevalier et ses armes (peut-on lui faire confiance et l’accueillir tant qu’il les porte, ne risque-t-il pas de nous massacrer ?) et surtout son armure, que de nombreux brigands cherchent d’ailleurs à lui dérober.

Cette appréhension face à la violence n’empêche pas une certaine indifférence quand elle frappe les femmes, plus soulignée que d’habitude : quand un félon veut violer la fille d’un châtelain, le problème semble surtout être qu’il ne compte pas l’épouser ensuite… De même, quand Lancelot sauve la fille du roi de Dessemoume, que son amant était sur le point de violer, elle plaide surtout pour que son agresseur l’épouse, le mariage lavant tout. D’ailleurs, son père a promis sa main à qui la ramènera, et Lancelot est donc attaqué par des prétendants en chemin, et quoiqu’il refuse de l’épouser, il la laisse enceinte à son départ…

Au milieu du XIIIe siècle, on voit à travers les Merveilles de Rigomer, que les romans en vers continuent à plaire, avec leur goût pour les aventures merveilleuses, ici particulièrement colorées et parfois intrigantes.

RQRF 32: Le Chevalier aux Deux Épées et Hunbaut

Suivant le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (RQRF 7), il est courant de voir des romans centrés sur Gauvain, partageant la vedette avec un autre chevalier — typiquement dans Méraugis de Portlesguez, La Vengeance Raguidel (RQRF 26) ou Gliglois (RQRF 30).

En miroir du nouveau venu, qui doit apprendre les codes de la chevalerie et faire ses preuves, Gauvain, le chevalier accompli, est souvent mis dans des situations dont il est impossible de se tirer courtoisement, ou encore accablé par sa réputation, bonne ou mauvaise.

Image : BnF Fr. 12603 fol. 1r.

Le Chevalier aux Deux Épées suit ce schéma classique, mais s’ouvre sur une étrange scène : en allant y chercher des fers à bestiaux (destinés au Roi Arthur) la jeune dame Lore de Caradigan assiste à l’enterrement du chevalier Bléhéris dans une chapelle enchantée. Cela lui permet de récupérer son château à Ris d’Outre-Tombe, mais elle a aussi ceint l’épée du chevalier et seul un chevalier aussi preux que lui pourra la lui enlever.

À la cour d’Arthur arrive un ancien écuyer de Gauvain qui souhaite être adoubé : Mériadeuc. Il est en fait le fils de Bléhéris mais ignore son propre nom… Quand il arrive à retirer l’épée de Lore, Keu le surnomme alors logiquement le Chevalier aux Deux Épées. Il en obtiendra même une troisième, couverte de sang, qui lui permettra de soigner un chevalier blessé.

Pendant ce temps, Brian des Îles en veut à Gauvain car la dame qu’il convoite n’a d’yeux que pour lui. Il l’attaque lors d’une balade matinale, désarmé, le blesse grièvement et le laisse pour mort, racontant partout qu’il est décédé. Une fois remis, Gauvain part à sa recherche pour rectifier ça.  Sa réputation continue à lui jouer dans tours quand il libère un châtelain et s’aprête à passer la nuit avec sa fille, mais celle-ci se dit triste car elle voulait garder sa virginité pour… Gauvain. Elle ne le croit pas quand il affirme être Gauvain et le croit encore moins quand Gauvain respecte son refus. Il semble avoir une réputation de violeur…

Pendant ce temps Mériadeuc échappe à la cour d’Arthur et combat les troupes de Brian de la Gâtine, qui assiège les terres de sa famille. Gauvain l’y aide en libérant la ville de Tygan, où la mère de Mériadeuc est assiégée, mais on découvre progressivement que c’est en fait Gauvain qui aurait tué Bléhéris, le père de Mériadeuc.

Dans Hunbaut, par contre, le schéma est renversé. Gauvain doit s’aventurer sur une île qui n’est pas soumise à l’autorité d’Arthur, mais alors que Hunbaut, qui l’accompagne, en connait les usages, Gauvain commet impair sur impair et outrage le seigneur de l’île.

À son retour, Gauvain devra secourir sa soeur, enlevée peu après leur départ, et rencontrer une demoiselle tellement amoureuse de lui qu’elle a fait scultpter une statue à son effigie dans sa chambre…

Que ce soit dans Hunbaut, qui est inachevé, ou Le Chevalier aux Deux Épées, qui est peut-être trop achevé, on retrouve beaucoup de motifs arthuriens familiers. Hunbaut met en scène le motif du “tu me décapites, puis je te décapite” de la Première Continuation (RQRF 8) ou de La Mule sans frein (RQRF 19) — et qu’on retrouvera plus tard au centre de Gawain and the Green Knight. Le Chevalier aux Deux Épées semble reprendre sa scène de la chapelle maudite du Perlesvaus (RQRF 11) mais rendue plus ou moins incompréhensible…  Gauvain est assailli par sa réputation : on raconte qu’il est mort (comme dans L’Âtre périlleux (RQRF 30)), il est accusé de meurtre (comme dans le Conte du Graal) et il reste “l’idole inconnue” (pour reprendre le titre de Stoyan Atanassov) : une dame amoureuse de lui ne le connait que par un portrait, il a une réputation de violeur (comme dans la Première Continuation (RQRF 8)). 

Deux romans presque opposés mais qui, malgré leurs diverses aventures et perspectives morales de leurs auteurs, contribuent tous les deux à construire et remixer le caractère des personnages qu’ils partagent: ici, Gauvain, le “bon chevalier”, dont on en vient à se demander s’il est si bon que ça…

RQRF 31 : Le Lanzelet d’Ulrich von Zatzikhoven et la tradition allemande

Antoine et Lays se sont surtout concentrés sur les oeuvres françaises, mais la légende arthurienne a très vite été traduite dans d’autres langues, et dans cet épisode, enregistré à distance de par les circonstances, on discute un peu plus des productions d’Outre-Rhin.

Après quelques mots sur Hartmann von Aue, qui avec ses Erec et Iwein fut le premier à y adapter les oeuvres de Chrétien de Troyes (RQRF 5-7) avant même le Parzival de Wolfram von Eschenbach (RQRF 20), ils discutent de Wigalois ou le Chevalier à la Roue de Wirnt de Grafenberg, une oeuvre qui commence très proche du Bel Inconnu de Renaud de Beaujeu (RQRF 23), car Wigalois naît de l’union de Gauvain avec une fée.

Le gros morceau de cet épisode sera cependant le Lanzelet de Ulrich von Zatzikhoven, datant du début du treizième siècle, particulièrement intéressant car il nous présente un portrait de Lancelot très différent de celui de Chrétien de Troyes (RQRF 6). Par exemple, il se marie quatre fois (!) sans que sa femme précédente soit ensuite divorcée ou même mentionnée, jusqu’à ce qu’il finisse avec la belle Iblis. D’ailleurs, Guenièvre est bien enlevée dans ce roman, une tradition qu’on trouvait déjà dans d’anciennes vies de saints, mais Lanzelet n’est pas dans une relation amoureuse avec elle, et ne participe pas tant à sa rescousse. Par ailleurs, on y retrouve déjà le début du Lancelot en Prose (RQRF 15) qui n’était pas chez Chrétien : le royaume du père de Lanzelet est ravagé par une révolte de ses barons, et l’enfant est recueilli par une fée sous-marine. Tout cela laisse penser qu’on a là une trace de la tradition originelle de l’histoire de Lancelot, qui a pu influencer aussi bien les cycles en prose qu’Ulrich, mais que Chrétien aurait laissé de côté pour raconter son histoire d’amour courtois.

Rex Quondam Rexque Futurus 31 : Le Lanzelet d’Ulrich von Zatzikhoven et la tradition allemande (avril 2020)

Comme le souligne Danielle Buschinger, on remarque cependant que ce roman tient tout du « patchwork », une « recréation » post-classique, qui enchaîne des motifs connus sans toujours leur donner le poids requis : un test de vertu grâce à un manteau qui change de forme (comme dans le Lai du Mantel, RQRF 25) ; une femme changée en dragon et qui doit être libérée par un baiser (comme dans le Bel Inconnu)… Dans ces péripéties colorées, Lanzelet « ne traverse jamais de crise », les épreuves l’effleurent sans le bousculer. Mais le merveilleux allemand y prend aussi une saveur différente, le roman invoque la magie avec un peu moins de timidité : Arthur ira ainsi demander son aide à l’enchanteur Malduc pour récupérer Guenièvre, et quand en échange il aura fait Erec et Gauvain (ou Walwein) prisonniers, on s’aidera d’Esealt le Long, un géant qui grandit d’un empan tous les mois, pour assaillir le château du sorcier. Loin du cœur contrarié du Lancelot français, l’adultère par excellence, déchiré par son amour pour sa reine, ce Lanzelet nous montre cependant une autre tradition, une variation intéressante, aidé en ça par un vrai goût pour la féerie.

Musique

Benjamin Britten (1913-1976)
Suite from King Arthur (Arr. Hindmarsh): I. Overture (Générique)
Richard Hickox & BBC Philarmonic Orchestra

Neidhart von Reuental (première moitié du XIIIème siècle)
Owê dirre nôt
Drew Minter (contre-ténor) & Mary Springfels (viole de gambe)

Richard Rodgers (1902–1979) et  Oscar Hammerstein II (1895–1960)
Oklahoma!: I Cain’t Say No
Ali Stroker

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Don Giovanni K. 527: Ouverture
John Eliot Gardiner & The English Baroque Soloists

RQRF 30 : Gliglois et L’Âtre Périlleux

Suivant Chrétien de Troyes, les romans arthuriens du XIIIe siècle ont souvent soit Gauvain pour héros — comme dans La Mule sans frein ou Le Chevalier à l’Épée (RQRF 19) — soit lui font partager la vedette avec un autre chevalier, privilégié par le romancier —comme dans Méraugis de Portlesguez (RQRF 26). Dans cet épisode, Antoine et Lays en examinent deux.

Rex Quondam Rexque Futurus 30 : Gliglois et L’Âtre Périlleux (mars 2020)

Dans le court roman de Gliglois, on voit une dame très belle, logiquement nommée, Beauté, repousser l’amour de Gauvain, comme celui de Gliglois, jeune chevalier de son équipage qui est aussi tombé amoureux d’elle. Elle semble le honnir et le tourmenter, mais c’est en fait une épreuve pour tester son amour… À la fin, Gauvain bénira tout de même leur union.

Dans L’Âtre Périlleux, par contre, Gauvain est pleinement le héros, et s’il n’a pas lui-même d’intrigue amoureuse dans cette histoire, il réunit à la fin la plupart des chevaliers qu’il croise à la dame de leur désirs (en forçant même l’un d’entre eux à lui rester fidèle). Tout commence quand Escanor de la Montagne le déshonore en enlevant une dame qui s’était mise au service de la cour d’Arthur. Il le pourchasse, mais croise des dames qui se lamentent autour d’un écuyer, les yeux crevés, qui affirme avoir vu Gauvain être démembré. En réalité c’est seulement un chevalier qui portait des armes similaires aux siennes, tué et dépecé par l’Orgueilleux Faé et Gomeret le Desréé (déréglé ou démesuré), jaloux que les dames qu’ils convoitent leur préfèrent Gauvain et Perceval. Cependant, à cause de cela, il semble que Gauvain perde son nom, et ne se nommera plus que Le Chevalier Sans Nom, jusqu’à ce qu’il ait percé à jour ce qui s’est produit…

En chemin, il libère une dame prisonnière d’une tombe dans un cimetière maudit (ledit Âtre Périlleux) et dont un démon abuse chaque nuit. On y apprend que la mère de Gauvain, une fée, avait prophétisé qu’Escanor était le seul chevalier qu’elle n’était pas sûre que Gauvain puisse vaincre. Signe de sa puissance, suivant le moment de la journée, la force d’Escanor se démultiplie, un trait généralement attribué à Gauvain lui-même. Dans cette quête pour rencontrer celui qui pourrait mettre fin à ses jours et récupérer son nom en prouvant qu’il est bien vivant, Gauvain devra aussi défaire le sadique roi de la Rouge Cité, croisera des noms familiers comme Espinogrès ou Raguidel de l’Angarde, et aidera Cadret dont la bien-aimée a été promise à un autre contre son gré. Privé de son nom, Gauvain est ici pleinement « l’idole inconnue » (pour reprendre le titre du livre de Stoyan Atanassov) : tout le monde l’invoque et connaît ses exploits, mais on ne le reconnaît pas.

Musique

Benjamin Britten (1913-1976)
Suite from King Arthur (Arr. Hindmarsh): I. Overture (Générique)
Richard Hickox & BBC Philarmonic Orchestra

Archie Fisher
The Witch of the West-Mer-Lands
The Man With a Rhyme

Franz Liszt (1811-1886)
Eine Faust-Symphonie in drei Charakterbildern, S. 108 : 3. Mephistopheles
Leonard Bernstein & Boston Symphony Orchestra

RQRF 29 : Le Roman de Fergus et le Roman du Roi Yder

Pour la reprise de 2020, Lays et Antoine examinent deux romans isolés du XIIIe siècle qui, en marge de la tradition des grands cycles en prose de Robert de Boron (RQRF 9-10), de la Vulgate (RQRF 15-18), du Tristan en Prose (RQRF 24) ou de la post-Vulgate (RQRF 27-28) se concentrent, comme le faisait Chrétien de Troyes, sur l’aventure d’un chevalier, dans une forme versifiée.

Rex Quondam Rexque Futurus 29 : Fergus et le Roman du Roi Yder (janvier 2020)

Dans le Roman de Fergus, aussi appelé Le Chevalier à l’Escu, Fergus est peut-être inspiré d’un personnage historique mais son histoire reprend surtout celle du Perceval de Chrétien (RQRF 7). Occupé à travailler la terre, Fergus voit passer un cortège de chevaliers du Roi Arthur qui revient de la chasse. Il veut immédiatement les rejoindre et abandonne sa charrue sur place. Alors que son père, un vilain, un roturier, voudrait le battre car il abandonne ses devoirs, sa mère, de plus noble extraction, soutient son ambition. On déterre une armure complètement rouillée d’un coffre, et le voilà parti à l’aventure… Comme Perceval, Keu le met à l’épreuve, en rigolant, de vaincre un ennemi redouté d’Arthur, ici le Chevalier Noir.

Une fois adoubé, il rencontre en chemin Galienne, la nièce du châtelain de Liddel, mais ne peut lui retourner son amour, avant d’avoir achevé sa quête. Il vainc le Chevalier Noir sans problèmes, mais quand il revient, Galienne a disparu… Après un an d’errance, il apprend que pour la retrouver il ferait mieux d’obtenir d’abord un écu projetant une lumière merveilleuse, gardé à Dunnottar par une vieille géante monstrueuse armée d’une faux, et par un dragon. Il apprend ensuite que Galienne est la nouvelle reine de Lothian mais qu’elle est assiégée à Roxburgh. Elle avait demandé de l’aide à la cour d’Arthur mais tous ses chevaliers étaient loin, cherchant Fergus. Fergus parviendra à vaincre les assaillants mais il disparaît ensuite, et Arthur devra organiser un tournoi pour qu’il refasse surface et puisse épouser Galienne, devanant roi de Lothian.

Le Roman du Roi Yder (Romanz du reis Yder) place sur le devant de la scène un très vieux personnage mais qui avait souvent un rôle très secondaire. Il apparaît ainsi sur l’archivolte de la Porta della Pescheria de la Cathédrale de Modène (~1120-1140) comme « Isdernus ». Yder était déjà mentionné par Cullwch ac Olwen (RQRF 2), peut-être notre trace la plus archaïque de récits arthuriens gallois, même s’il ne jouait pas de grand rôle dans l’histoire. Il faisait aussi une apparition chez Geoffrey de Monmouth (RQRF 3) et Wace (RQRF 4), dans le Lai du Court Mantel (RQRF 25), et, au début d’Erec et Enide de Chrétien de Troyes (RQRF 5), c’est lui qui outrageait Guenièvre quand son nain fouettait une de ses suivantes. Une histoire qui lui est régulièrement associée, et c’est le cas dans ce roman aussi, est d’avoir vaincu un ours en combat, ainsi dans la Folie Tristan de Berne (RQRF 13) ou dans La Vengeance Raguidel, où il venait aider Gauvain en battant l’ours du cruel Guingasoin. (RQRF 26)

Environ mille vers manquent au début du seul manuscrit connu, mais on peut assez facilement reconstituer le début de l’histoire. Yder ne connaît pas son père, qui avait seulement laissé à sa mère la moitié d’un anneau. À 17 ans il part à sa recherche. En chemin il tombe amoureux de la reine Guenloïe, qui ne veut apparemment pas s’engager dans une relation sans connaître son ascendance ou avant qu’il ait fait ses preuves. Yder sauve le Roi Arthur d’une mauvaise passe, mais celui-ci oublie de le remercier et manque à sa parole. Yder, déçu, va donc aider un des vassaux qu’Arthur assiège. Devant ses prouesses, Arthur finit par l’inviter à contre-coeur à la cour. Quand un ours fait irruption dans les appartements de Guenièvre, Yder arrive à le repousser, suscitant encore plus d’admiration, mais aussi une profonde jalousie de la part d’Arthur, qui commence à croire que Guenièvre l’aime. Au cours de ses aventures, Yder retrouve son père Nuc, « duc d’Allemagne ». Le portrait d’Arthur, déjà négatif, devient franchement maléfique quand, pour se débarrasser d’Yder, il l’emmène dans une expédition pour combattre des géants, où il espère qu’il mourra, et où Keu (qui avait déjà tenté de le tuer) finit par l’empoisonner. Heureusement, Yder survit, revient épouser Guenloïe, et est couronné roi par Arthur, qui ne le perçoit peut-être plus comme une menace maintenant qu’il est marié.

On reconnaît les motifs typiques de l’aventure chevaleresque immortalisés par chrétien et qu’on a déjà retrouvés dans Le Bel Inconnu (RQRF 23) par exemple : un héros part de chez lui, tombe amoureux d’une châtelaine mais ne peut s’adonner à son amour qu’une fois ses preuves faites, il combat géants et bêtes, sa victoire finale est scellée par un mariage et un couronnement… D’autres parallèles prêtent plus à rire : dans les deux romans on voit quelqu’un se battre avec des volailles en broche ! Sans forcément être parodiques (même s’ils sont parfois décrits comme tels) le burlesque des aventures de Fergus ou la malfaisance presque comique d’Arthur dans ces deux textes poussent en effet assez loin la tendance humoristique du roman de chevalerie.

  • Illustration de l’épisode : archivolte de la Porta della Pescheria de la Cathédrale de Modène. (photographie de Sailko sur Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)) Réalisé entre 1120 et 1140 environ, c’est une des premières traces datables de la légende arthurienne sur le continent, où l’on peut voir, de gauche à droite, Yder (Isdernus), Arthur (Artus de Bretanni), Durmart ? (Durmaltus), Guenièvre à priori (Winlogee), Caradoc (Carrado), Gauvain (Galvagin), Galvariun (non-identifié, peut-être un double de Gauvain vu le nom) et Keu (Che). Au sujet de cette sculpture arthurienne, et d’autres, voir l’article de Stiennon et Lejeune dans les Cahiers de Civilisation Médiévale. [Note : Lays interprète Yder comme étant le personnage qui se retourne, ce qui serait cohérent avec le placement des noms, mais il est fort possible qu’Yder soit en fait celui qui le poursuit, et donc, comme dans le roman, sauve Arthur d’une embuscade !]
  • Sources, liens, résumés.
  • Annexe : Tableau de romans arthuriens isolés (qui ne sont pas compris dans un cycle)
  • [Addendum, 2023 :] La traduction Lemaire du Roman du Roi Yder fait désormais partie de l’anthologie Les Chevaliers de la Table Ronde, avec plein de belles choses, chez Quarto/Gallimard.

Musique

Benjamin Britten (1913-1976)
Suite from King Arthur (Arr. Hindmarsh): I. Overture (Générique)
Richard Hickox & BBC Philarmonic Orchestra

Gaelic Storm
The Bonnie Ship the Diamond
Gaelic Storm

Ludvig van Beethoven (1770-1827)
Egmont, Op. 84 : Overture
Jos van Immerseel & Anima Eterna Brugge