RQRF 23 : Le Bel Inconnu de Renaud de Beaujeu

Dans le premier tiers du XIIIème siècle, Le Bel Inconnu, attribué par son manuscrit à un certain Renaud de Beaujeu, reprend, comme le Roman de Jaufré (RQRF 21), la tradition du roman arthurien en vers initiée par Chrétien de Troyes. Contrairement aux continuateurs de Chrétien, ou aux auteurs des grands cycles en vers ou en prose, Renaud de Beaujeu ne cherche pas à intégrer son récit dans une fresque plus vaste, mais préfère explorer le genre et ses figures imposées: les romans de Chrétien fournissent ainsi une première base aux aventures du titulaire Bel Inconnu, dont l’anonymat, calqué sur celui de Perceval, dissimule en fait Guinglain, fils caché de Gauvain et d’une fée. Mais Renaud de Beaujeu n’assemble pas simplement un patchwork des tropes de son illustre prédécesseur: il les retourne et les transforme, bâtissant une œuvre unique, étrange et intrigante, tout à fait différente de celles de ses contemporains.

Ignorant tout de son identité, son héros titulaire commence sa quête à la cour du roi Arthur, qu’il quitte bien vite pour aller sauver la Blonde Esmérée, fille du roi du Pays de Galles, retenue prisonnière dans sa cité ruinée par un enchanteur maléfique. En chemin, il devra affronter bien des défis pour prouver sa valeur, avant de pouvoir apprendre qui il est vraiment et sauver celle à qui il semble promis. Le plus grand obstacle sur son chemin, toutefois, ne sera pas une épreuve de force, mais plutôt l’amour d’une autre: la Pucelle aux Blanches Mains, reine de l’Île d’Or et magicienne aux pouvoirs prodigieux…

Rex Quondam Rexque Futurus 23 : Le Bel Inconnu (juin 2019)

Musique

Benjamin Britten (1913-1976)
Suite from King Arthur (Arr. Hindmarsh): I. Overture (Générique)
Richard Hickox & BBC Philarmonic Orchestra

Claude Le Jeune (1528-1600)
Le Printemps: I. Revecy venir du Printans
Denis Raisin-Dadre & Ensemble Doulce Mémoire

Vampire Weekend
Bambina
Father of the Bride

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Sérénade n° 9 en ré majeur K.320 « Posthorn »: III. Presto
Jaap Schröder, Christopher Hogwood & Academy of Ancient Music

RQRF 22 : Les Continuations de Perceval III & IV : Perceval Revolutions

Chrétien de Troyes avait laissé son Conte du Graal inachevé (RQRF 8) et les Première et Deuxième Continuations (RQRF 11) n’avaient pas beaucoup avancé la quête de Perceval : il revenait au château du Graal, mais lorsqu’il tentait l’épreuve de ressouder l’épée brisée qu’on lui tendait, il restait une fissure dessus, signe qu’il n’était pas encore digne d’accomplir la Quête… Malgré cela, comme il est tout de même sur la bonne voie, la dernière de la Deuxième Continuation nous dit que « Perceval se réconforte ». Alors que la prose est à la mode avec le Perceval en Prose (RQRF 10) et la Queste del Saint Graal (RQRF 16) qui avaient déjà conclu les aventures du Graal, deux auteurs vont essayer de poursuivre l’aventure de Perceval en vers de huit syllabes, comme Chrétien l’avait commencée – tout en piquant quelques scènes au Lancelot-Graal. Leurs tentatives semblent indépendantes malgré les points communs : on revoit Blanchefleur, la bien-aimée du héros, on rencontre Trébuchet, le forgeron qui fit son épée, mais justement, leurs versions se contredisent…

La « Troisième » Continuation, attribuée à Manessier s’ouvre sur le Roi Pêcheur qui, malgré l’échec relatif de Perceval, explique l’histoire du Graal, de Joseph d’Arimathie, et la raison de sa maladie : son frère, Goondesert, a été tué par le vil Partinal, qui s’était déguisé pour l’approcher. Après un coup si traître, son épée s’est brisée, et quand on lui en a apporté les deux moitiés, le Roi Pêcheur s’est flagellé avec jusqu’à en rester impotent. L’épée, presque ressoudée par Perceval, le désigne comme celui qui le vengera. Au cours des 11 000 vers d’aventures, Perceval exorcise le diable hors la Chapelle de la Main Noire, et avec Sagremor, Gauvain et quelques autres, sauve des demoiselles en détresse jusqu’à ce que leurs blessures les arrêtent. Finalement, Perceval tue Partinal, et rapporte sa tête au Roi Pêcheur, qui est immédiatement guéri, et réalise que Perceval est son neveu. Il en fait son héritier et peu après, Perceval lui succède et règne pendant sept ans, avant de se retirer du monde pour vivre en ermite. À sa mort, le Graal, la Lance et le Tailloir remontent au ciel.

Souvent nommée « Quatrième » Continuation, les 17086 vers ajoutés par Gerbert de Montreuil sont en fait insérés avant la Continuation de Manessier dans les deux manuscrits où on peut la trouver, le début et la fin ayant peut-être été coupés pour la raccorder. Après son échec au Château du Graal, Perceval brise son épée sur la porte du Paradis Terrestre, et pour cela, il est condamné à sept ans d’errance supplémentaires au cours desquels les chevaliers d’Arthur iront, déguisés en ménestrels, aider Tristan et Yseut, et Perceval retrouvera notamment Gornemant de Gorhaut, qui l’avait initié à la chevalerie, et la famille du Chevalier Vermeil, qu’il avait tué dans le Conte du Graal. En plus d’un goût pour la référence arthurienne, Gerbert y montre une ferveur religieuse particulière, même pour la littérature du Graal : la nuit de noces de Perceval et Blanchefleur est très chaste, mais une voix leur annonce quand même que de leur lignée sortira Godefroy de Bouillon qui conquerra Jérusalem (comme dans le Parzival), et quand Perceval libère les gens engloutis en enfer sous le Siège Périlleux, on prend le temps de nous raconter les supplices qui y attendent les homosexuels… Le texte de Gerbert finit exactement comme il avait commencé, en se raccordant à la fin de la Deuxième Continuation : Perceval réunit les deux moitiés de l’épée (mais cette fois avec succès), et on enchaîne sur le texte de Manessier.

Pris ensemble, les Continuations et leurs prologues portent l’histoire de Perceval, le jeune naïf qui n’a pas osé poser une question quand il vit l’étrange cortège d’un graal, à près de 60 000 vers. Sans atteindre la diffusion massive du Lancelot-Graal, elles témoignent de la force indéniable que l’œuvre de Chrétien continuait d’avoir, jusque dans sa forme poétique, et qui continue à nous captiver des siècles plus tard.

Rex Quondam Rexque Futurus 22 : Continuations 3 et 4 du Perceval (avril 2019)

Sommaire

  • 0:00:00 Générique
  • 0:01:06 Introduction
  • 0:17:00 Manuscrits et éditions des textes
  • 0:32:04 Prologues : L’Élucidation et le Bliocadran
  • 0:37:06 La « Troisième » Continuation de Manessier
  • 1:35:00 La « Quatrième » Continuation de Gerbert
  • 2:28:53 Conclusion

RQRF 21 : Le roman de Jaufré

Le Roman de Jaufré est le seul texte arthurien préservé en occitan. Dédié à un roi d’Aragon, on débat encore des étapes de sa rédaction et de sa datation exacte: celle-ci se situe probablement autour de 1225, mais certains supposent une première version qui pourrait remonter à 1169. Relativement négligé en France, il conquerra le public espagnol, qui le rééditera pendant des siècles, notamment sous la forme de chapbooks (des petits livres imprimés largement diffusés) et qui l’exportera jusqu’aux Philippines, où on en collectera une version en tagalog !

L’action commence à la Pentecôte, alors qu’Arthur attend qu’une aventure survienne avant de passer à table. Le début du roman semble se moquer de ce cliché, car rien ne venant, le roi doit partir en quête d’aventure, où il se retrouve à la merci d’une bête à cornes qui menace de le projeter du haut d’une falaise, au désespoir de la cour. Après qu’il soit révélé que la bête est en fait un enchanteur métamorphe qui lui fait une sorte de blague, Jaufré, fils de Doson, débarque à la cour et y est adoubé. Juste après, il voit le vil chevalier Taulat de Rougemont tuer un des hommes de la cour et part à sa poursuite. Sur son chemin, il devra affronter un sergent qui bondit comme un cabri, des géants lépreux, un chevalier démoniaque qui semble insensible à ses attaques, et aussi élucider le mystère d’une terre dont les habitants explosent régulièrement en cris et en lamentations, mais qui deviennent très violents quand il leur demande le pourquoi de leur tristesse…

Rex Quondam Rexque Futurus 21 : Le roman de Jaufré (mars 2019)

Musique :

Benjamin Britten (1913-1976)
Suite from King Arthur (Arr. Hindmarsh): I. Overture (Générique)
Richard Hickox & BBC Philarmonic Orchestra

Antoine Boësset (1586-1643)
Una musiqua
Vincent Dumestre & Le Poème Harmonique

Modeste Moussorgski(1839-1881)
La Foire de Sorotchintsy : Gopak
Charles Mackerras & Philharmonia Orchestra

Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Symphonie nº 4 en si bémol majeur, op. 60: IV. Allegro ma non troppo
Jos van Imerseel & Anima Eterna Brugge

RQRF 20 : Le Parzival de Wolfram von Eschenbach

Parzival (~1205-1210) est l’une des œuvres les plus influentes de la littérature médiévale allemande. Le chevalier Wolfram von Eschenbach y réécrit le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (RQRF 7) en y créant plein de connexions : les aventures de Perceval et Gauvain – devenus Parzival et Gawan en allemand – sont bien plus imbriquées, de nombreux personnages se retrouvent liés au château du Graal à Munsalvaesche, et tout le monde est cousin de tout le monde. Et pour couronner le tout, le Graal n’y est pas un récipient qui a recueilli le sang du Christ, mais une pierre précieuse (« incandescente », si vous le dites) descendue du ciel par les anges restés neutres lors de la guerre entre Lucifer et Dieu. Elle est gardée par une compagnie de « Templiers », de prêtres et de vierges, qui suivent les ordres qui parfois apparaissent dessus.

Au début du roman, Wolfram ajoute les aventures orientales de Gahmuret, le père de Perceval, au service du « Baruc » de Bagdad. Il convole avec Belakane, la reine noire de Zamzamanc, avec qui il aura un fils, Feirefiz, à la peau mêlée de noir et de blanc. Il mariera ensuite Herzeloyde, reine de Galles, avec qui il aura Parzival, avant de retourner mourir vers Bagdad malgré une armure de diamant. Comme chez Chrétien, élevé loin de la chevalerie, Parzival joindra cependant la cour d’Arthur, prendra l’armure du Chevalier Vermeil après l’avoir tué, et échouera à poser la question fatidique au château du Graal. Mais après de nombreuses aventures, un peu de pénitence et des retrouvailles avec son demi-frère Feirefiz, Parzival est appelé par le Graal : il peut devenir roi du Graal et libérer Anfortas de ses souffrances en lui posant la question fatidique : « Œheim, waz wirret dier? » (mon oncle, qu’est-ce qui te navre ?)

Imprégné d’une idéologie guerrière mais aussi de sensualité amoureuse, le Parzival reflète l’importance des croisades lors de son contexte d’écriture, notamment par l’importance donnée aux templiers et les virées orientales de Gahmuret. Mais plutôt que de massacrer les infidèles comme dans le fanatique Perlesvaus (RQRF 11) ou les terrifier par les miracles de Dieu dans l’Estoire del Saint Graal (RQRF 18), il préconise aux païens une conversion inspirée par l’amour, et même par le couple, dans le cas de Belakane et Feirefiz, ses « templiers » arborant d’ailleurs une colombe plutôt qu’une croix. Ce sont finalement les divergences du roman avec le reste de la matière de Bretagne qui en font une œuvre unique et très influente pour la suite de la littérature arthurienne en langue allemande.

Rex Quondam Rexque Futurus 20 : Le Parzival de Wolfram von Eschenbach (décembre 2018)
  • 0:00:00 Extraits et générique
    • INTRODUCTION
  • 0:02:08 Introduction : le Parzival
  • 0:12:25 Wolfram von Eschenbach (c. 1170-1220)
  • 0:18:00 Thèmes : Graal, croisades, amour et religion
    • ÉDITION
  • 0:30:30 Histoire du texte
  • 0:35:00 Editions et traductions
  • 0:42:36 Intermède musical 1
    • RÉSUMÉ
  • 0:44:09 I-II : Aventures Orientales de Gahmuret
  • 1:00:00 III-IV : Education de Perceval
  • 1:10:10 V : Visite à Munsalvaesche, échec face au Graal
  • 1:16:30 VI : Joint la Cour, début de la Quête
  • 1:20:00 VII-VIII : Tournois et aventures de Gauvain
  • 1:30:00 Intermède musical 2
  • 1:31:53 IX : Parzival instruit par l’ermite Trevrizent
  • 1:45:16 X-XIII : Gauvain au Château de la Merveille
  • 2:08:30 XIV : Combat Gauvain vs. Perceval et suites
  • 2:12:20 XV : Retrouvailles avec Feirefiz
  • 2:18:00 XVI : Résolution de la Quête & Épilogue
  • 2:26:53 Intermède musical 3
    • CONCLUSION
  • 2:28:46 Autres notes et conclusion
  • 2:44:48 Musique finale et réclames Radiokawa.

Image : L’épisode des gouttes de sang sur la neige. (Berne, Burgerbibliothek, Cod. AA 91 f. 59v)

RQRF 19 : La Mule Sans Frein et le Chevalier à l’Épée (1190-1210 ?)

Parallèlement au développement des grands cycles arthuriens centrés sur le Graal, d’autres traditions émergent dans le sillage de Chrétien de Troyes, dont une qui consacre des récits plutôt courts aux aventures de Gauvain, qui, malgré sa grande présence dans le Conte du Graal (RQRF 7), n’a pas été le héros principal de l’une des œuvres de Chrétien. Deux de ces courts romans nous sont parvenus, aux côté du Conte du Graal, dans le manuscrit Cod. 354 de la Burgerbibliothek de BerneLe Chevalier à l’Épée et La Mule sans Frein.

Rex Quondam Rexque Futurus 19 : La Mule sans frein et Le Chevalier à l’épée (novembre 2018)

Le Chevalier à l’Épée voit Gauvain partir à l’aventure lors d’une partie de chasse. Trouvant à se loger chez un chevalier, il va devoir composer avec son hôte capricieux et la fille de celui-ci dans des péripéties qui oscillent entre jeu de séduction et lit périlleux. Étant parvenu à conserver à la fois sa vie et son honneur, il quitte le château pour rejoindre la cour d’Arthur avec sa nouvelle conquête, mais celle-ci l’abandonne pour un autre chevalier, lui laissant ses lévriers pour toute compagnie.

Attribué dans son prologue à un certain Paien de Maisieres – peut-être un double parodique de Chrétien de Troyes – La Mule sans Frein relate comment, un jour de Pentecôte, une mystérieuse demoiselle montée sur une mule sans frein arrive à Cardoël, promettant un baiser au chevalier qui chevauchera la mule pour retrouver sa bride. Keu se lance à l’aventure, mais prend peur avant de traverser un pont périlleux. C’est Gauvain qui bravera les merveilles du château où le frein est gardé, se soumettant à un jeu de décapitation et combattant lions, serpents et chevalier pour ramener son butin à la demoiselle, qui, son baiser accordé, reprendra son chemin…

Image : La fin du texte du Chevalier à la Mule et le début de La Mule sans Frein. (Berne, Burgerbibliothek, Cod. 345 f. 26v)

RQRF 18 : Lancelot-Graal (4/4) : Estoire del St Graal & Suite-Vulgate (~1235?)

Dans le deuxième quart du XIIIème siècle, la trilogie formée par le Lancelot (RQRF 15), La Queste del Saint-Graal (RQRF 16) et La Mort le Roi Artu (RQRF 17) se voit adjoindre deux autres récits: L’Estoire del Saint Graal, et L’Estoire de Merlin, véritables « préquelles » au cycle du Lancelot-Graal.

Rex Quondam Rexque Futurus 18 : Estoire del Saint Graal, Suite-Vulgate (octobre 2018)

Si L’Estoire del Saint Graal reprend la trame de base du Joseph d’Arimathie en prose (RQRF 9), suivant le parcours de Joseph d’Arimathie et du Graal de Jérusalem jusqu’en Bretagne, l’ajout d’éléments introduits dans La Queste del Saint-Graal, comme le baptême du roi Mordrain et de son sénéchal Nascien, résulte en un récit très différent, rythmé par des batailles, des aventures merveilleuses et des conversions miraculeuses de rois païens.

L’Estoire de Merlin, au contraire, reprend le récit du premier Merlin en prose (RQRF 10), n’y faisant que quelques adaptations pour faciliter son intégration dans le cycle. La version cyclique du Merlin se distingue en fait surtout par le fait qu’elle ajoute au roman original une continuation, couramment désignée sous le nom de Suite-Vulgate du Merlin, qui raconte les premières années du règne d’Arthur, là où le premier Merlin s’achevait sur son sacre. Devant faire face à une rébellion de ses principaux vassaux, à une invasion saxonne, et aux ravages du roi Rion de la Terre aux Riches Pâtures en Carmélide, Arthur va bénéficier non seulement de l’aide de Merlin, mais aussi des rois Ban de Bénoïc, père de Lancelot, et Bohort de Gaunes, père de Bohort et Lionel. S’inspirant en effet très largement du Lancelot, la Suite-Vulgate va ainsi explorer les origines des protagonistes du cycle, racontant pêle-mêle le mariage d’Arthur et Guenièvre, les conceptions de Mordred, de la Fausse Guenièvre et d’Hector des Mares, l’arrivée à la cour d’Arthur de Gauvain et de ses frères, ou encore la création de la Carole Enchantée, tout en y ajoutant une forte inspiration du Roman de Brut de Wace (RQRF 4), reprenant ainsi l’expédition menée par Arthur et ses alliés sur le continent contre l’empereur Lucius de Rome. La Suite-Vulgate, rythmée par les aventures et prophéties de Merlin, doit s’achever sur sa disparition, puisqu’il est absent du reste du Lancelot-Graal: ce sera le fait de son élève Niniane qui l’emprisonnera dans une prison d’air par un sort qu’il lui aura enseigné…

Image : Arthur ceint Gauvain d’Escalibor après l’avoir adoubé. (Cologny, Fondation Martin Bodmer, Cod. Bodmer 147 f. 193r)

RQRF 17 : Lancelot-Graal (3/4) : La Mort le Roi Artu (~1230?)

La Mort le Roi Artu conclut le cycle du Lancelot-Graal, en traquant tous ses personnages jusqu’à la mort. Comme dans la tradition des chroniques illustrées par Geoffrey de Monmouth (RQRF 3) et ses continuateurs tels que Wace (RQRF 4), Arthur apprend lors d’une campagne sur le continent que Mordred l’a trahi et revendique la reine et la couronne pour lui, puis il revient confronter son neveu en Bretagne, mais ils s’y entretuent, tout comme leurs forces respectives. Cette fois-ci, cependant, c’est son conflit avec Lancelot qui avait amené le roi en Gaule. En effet, après la découverte de la relation adultère entre Lancelot et Guenièvre (qui a repris après l’interruption de la Queste), Lancelot secourt Guenièvre du bûcher en tuant malencontreusement Agravain, Guéhériet et Gaheret, fils du roi Lot, il est pourchassé par Gauvain, leur frère, et Arthur, leur oncle. En outre, Mordred, s’il reste le fils de sa sœur et le frère de Gauvain, devient dans le Lancelot-Graal le propre fils incestueux d’Arthur, rehaussant encore la perversion de cet usurpateur.

Contrairement à la structure des aventures entremêlée du Lancelot Propre (RQRF 15) ou aux interruptions allégoriques de La Queste del Saint Graal (RQRF 16), La Mort le Roi Artu montre dans une longue chaîne d’événements le déploiement des engrenages de la vengeance dans un monde débarrassé des enchantements merveilleux ou des manifestations de Dieu. C’est un conflit profondément mondain, profondément humain, qui déchire Guenièvre, Lancelot et Arthur. La Roue de la Fortune tourne pour cette parenthèse arthurienne, et les personnages n’y discernent la main de Dieu qu’avec incertitude, quand ce crépuscule vient clore cette parenthèse tour à tour courtoise et sainte que fut la cour du grand Roi Arthur. Est-ce bien elle qui saisit Excalibur avant de l’engloutir dans les flots ?

Rex Quondam Rexque Futurus 17 : La Mort le Roi Artu (septembre 2018)

Image : une main saisit Excalibur après que Girflet l’a lancée dans l’eau sur ordre d’Arthur. (British Library Ms. Additional 10294 f. 94)

RQRF 16 : Lancelot-Graal (2/4) : La Queste del Saint Graal (~1225?)

Dans La Queste del Saint Graal (~1225) qui fait suite au Lancelot Propre (discuté dans l’épisode précédent), on voit enfin entrer en scène Galaad, le « Bon Chevalier », le fils parfait et très christique que Lancelot eut malgré lui avec la fille du Roi Pellès. Destiné à mettre fin aux aventures de la Bretagne et à achever les mystères du Graal, il surpasse en tout le reste de la Table Ronde. Perceval n’est donc plus le seul héros du Graal, même si sa virginité lui vaut d’accomplir cette quête avec Galaad et Bohort, qui est presque aussi chaste.

Le roman est une condamnation sans appel de la chevalerie « terrestre » et des vanités que sont les tournois, les exploits guerriers ou l’amour courtois. Gauvain échoue à conquérir le Graal de par son orgueil et sa violence, tandis que c’est le péché de son adultère avec Guenièvre qui empêche Lancelot d’accéder à ses mystères. Face à eux, la foi des chevaliers « celestiels » que sont Galaad, Bohort et Perceval est mise à l’épreuve avec succès : grâce aux ermites qu’ils rencontrent ils comprennent le sens chrétien de leurs étranges aventures.

Connectant même l’Ancien Testament, les trois héros sont emportés par une nef construite par le Roi Salomon lui-même, et assistent au service du Graal à Corbenic avant qu’il soit transporté à Sarras. Mais quand Galaad peut contempler ses secrets face-à-face, c’est trop pour un mortel…

Rompant avec une tradition de glorification de la classe militaire, le christianisme fervent de ce puissant roman est plus friand d’interprétations symboliques que de batailles, recommandant aux guerriers un ascétisme et même un pacifisme presque sans exceptions. Mettant en perspective les Quêtes du Graal précédentes et influençant pour toujours la suite du mythos arthurien, c’est un des chefs d’oeuvre de la littérature médiévale.

Rex Quondam Rexque Futurus 16 : La Queste del Saint Graal (Août 2018)

RQRF 15 : Lancelot-Graal (1/4) : Le Lancelot Propre (1215-1220?)

L’été arrive, et avec lui le plus gros morceau abordé par Rex Quondam Rexque Futurus jusqu’ici: le Lancelot-Graal, aussi connu sous le nom de Cycle de la Vulgate, le grand cycle en prose arthurien de la première moitié du XIIIème siècle. Au cours de cette série de quatre émissions, Lays et Antoine vont aborder tour à tour chacun des romans qui le constituent, à commencer par le plus ancien des cinq: le Lancelot propre.

Consacré aux aventures de Lancelot du Lac, le roman s’ouvre sur sa naissance, la mort de son père Ban de Bénoïc, et son éducation dans le palais aquatique de la Dame du Lac. Après sa rencontre avec la reine Guenièvre, dont il tombe amoureux, il se lance dans une suite d’aventures impliquant nombre de chevaliers de la Table Ronde, et qui le verra devenir l’ami inséparable de Galehaut, seigneur des Îles Lointaines, déjouer le complot de la Fausse Guenièvre, vaincre le maléfique Méléagant, et échapper aux griffes de l’enchanteresse Morgane. Après bien des péripéties, le long récit se referme avec son échec au Château du Graal, où, avec Elaine, la fille du Roi Pêcheur, il concevra toutefois Galaad, destiné à devenir le héros de La Queste del Saint Graal.

Rex Quondam Rexque Futurus 15 : Lancelot-Graal (1/4) – Lancelot Propre (juillet 2018)

RQRF 14 : Les lais de Marie de France

Lays et Antoine font ce ce mois-ci un petit écart aux légendes arthuriennes, en se penchant sur les Lais de Marie de France, une autrice très mal connue dont on sait seulement qu’elle écrivait en français dans la seconde moitié du XIIe siècle, sans doute à la cour du roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt. Si deux de ses récits – Lanval et Chevrefoil – font figurer en bonne place des chevaliers de la cour d’Arthur, la plupart d’entre eux sont situés dans une temporalité plus vague, même si tous sont solidement ancré dans le monde celte, et plus particulièrement en Bretagne continentale.

Récits courts – entre 120 et 1200 vers– les lais bretons mettent essentiellement en avant des relations amoureuses, qu’elles soient heureuses ou tragiques, nimbées d’héroïsme ou de fantastique. Ils se caractérisent aussi par un discours constant sur l’origine et la transmission de leurs textes, allant parfois jusqu’à remettre en question leur propre titre – Eliduc étant ainsi corrigé en Guildeluec et Guilliadon, par exemple.  Si leur postérité directe sera bien moindre que celle des romans, leurs thèmes, leur poésie, et leur connection avec les origines celtes de la Matière de Bretagne en feront des influences certaines sur son développement ultérieur, que ce soit en français ou en anglais.

Rex Quondam Rexque Futurus 14 : Les lais de Marie de France (avril 2018)