RQRF 42 : Arthur en Méditerranée — La Faula & Floriant et Florete

Épisode estival, Antoine et Lays se penchent sur une vieille tradition suivant laquelle Arthur, plutôt que de reposer dans une Avalon sur les mers nordiques bordant la Grande-Bretagne aurait été emporté en Méditerranée, et plus précisément en Sicile, à Mongibel, où reposerait aussi la Fée Morgane, ce qui serait donc l’Etna…

Cette tradition remonte au XIIème siècle, et semble s’être ancrée dans le folklore local, ce qui n’est pas si étonnant puisque c’est en Italie qu’on trouve certaines des premières traces de la matière de Bretagne sur le continent, dans les images ornant les cathédrales de Modène et d’Otrente.

Après avoir passé en revue les attestations de ce motif, on commence par le plus tardif des deux romans examinés, La Faula (1360-1375?), texte catalan où un certain Guillem de Torroella est emporté par une baleine merveilleuse sur une île tout aussi merveilleuse, où il a l’honneur de voir le Roi Arthur, très mélancolique car dans les reflets d’Excalibur, son épée, il contemple la déchéance de la chevalerie au XIVème siècle. Le narrateur connaît en tout cas très bien le canon français du Lancelot-Graal (RQRF 15-18) et ne s’étonne pas que Morgane, Arthur, mais aussi un serpent magique s’adressent à lui en français…

Pour un texte plus classique, on enchaîne avec Floriant et Florete, roman français en vers, relativement dérivatif, qui reprend beaucoup de vers de Chrétien de Troyes ou de Claris et Laris. Après la mort de son père, seigneur de Palerme, le jeune Floriant est enlevé par la Fée Morgane qui l’élèvera, prenant le rôle de la Dame du Lac, atypique pour elle, tandis que sa mère sera assiégée par le traître sénéchal Maragot qui a pris le pouvoir. Une fois assez âgé, Floriant fait preuve de valeur en massacrant divers monstres, emporté par un navire magique qui l’emmène où il veut, et rallie la Table Ronde. Avec l’aide d’Arthur et de ses chevaliers il part libérer sa mère des troupes du sénéchal et des renforts byzantins qui sont venus le soutenir. Il tombe alors amoureux de la fille de l’Empereur d’Orient, Florete, et Gauvain de Blanchandine, fille du roi de Hongrie. Il bat le sénéchal en duel et expose sa trahison, il est alors restauré sur le trône de son père et épouse Florete. S’ouvre une deuxième partie du roman : devenu trop sédentaire à cause de son mariage heureux, il veut repartir éprouver sa valeur chevaleresque, mais sa femme insiste pour l’accompagner, mais incognito. Ils seront le Beau Sauvage et la Plaisante de l’Île. En chemin, ils vainquent un dragon (d’ailleurs achevé par Florete), et un roi injuste, avant de venir au secours de l’empereur de Rome, injuste mais assailli par les Sarrasins. Après avoir tué le Sultan et été récompensé, les amants retrouvent la cour d’Arthur, où ils sont rejoints par des messagers de Grèce qui annoncent que le père de Florete, l’empereur est mort, et que l’Empire revient à Floriant ce qu’il accepte. Ils retournent cependant en Sicile, et c’est un retour vers la féérie qui marque la fin du roman : Morgane attire Floriant dans un château merveilleux perdu dans une montagne, et il apprend qu’il devrait mourir et donc, comme le roi Arthur qui viendra là plus tard, il ne peut repartir. Mais, consolation, Florete peut le rejoindre, ce qui conclut le roman, car on n’entendit plus parler d’eux.

Une longue et intéressante tradition où le merveilleux arthurien a pris résidence en Méditerranée.

Image : facsimilé du début du roman (NYPL MA 122 fol. 1r) dans l’édition Michel (1873), la miniature abîmée représente probablement Elyadus et sa femme.
RQRF 42 : Arthur en Méditerranée — La Faula & Floriant et Florete

Sommaire

0:00:00 Générique
0:01:00 Introduction
0:04:00 Actualité arthurienne (juin 2026)
0:33:30 La tradition d'Arthur en Sicile, dans l’Etna…
0:48:47 La Faula (1360–1375?) roman catalan
1:14:00 Floriant et Florete (1260–1310?) : Introduction
1:31:00 Manuscrits et éditions
1:41:00 Résumé de Floriant et Florete
3:26:00 Conclusion

La Faula (1360–1375?)

Texte catalan d’un certain Guillem de Torroella, de la deuxième moitié du XIVe siècle, préservé dans quatre manuscrits.

Floriant et Florete (1260–1310?)

  • Manuscrit unique : New York Public Library, MA 122. L’œuvre a cependant connu une mise en prose plus tardive (deux manuscrits) et a donc dû connaître un succès plus large que ne laisserait penser ce seul témoin.

Éditions et traductions

  • Francisque Michel 1873 (pour le Roxburghe Club)
  • Harry F. Williams University of Michigan Press-Oxford University Press, 1947
  • Claude M. Levy, Le Roman de Floriant et Florete ou le Chevalier qui la Nef maine, éditions de l’Université d’Ottawa, 1983.
  • Annie Combes et Richard Trachsler, Honoré Champion, 2003 (édition bilingue avec traduction française)
  • Mariateresa Prota, Floriant e Florete, Edizioni dell’Orso, 2019. (édition bilingue avec traduction italienne)

Actualités arthuriennes mentionnées en introduction

RQRF 41 : The Wife of Bath’s Tale et The Wedding of Sir Gawain and Dame Ragnelle

Antoine et Lays se penchent sur deux textes qui traitent du motif de la Loathly Lady, femme d’une laideur monstrueuse mais qui se révèle finalement d’une beauté merveilleuse une fois mariée.

Dans ses Contes de Canterbury (~1387-1400), Geoffrey Chaucer place dans la bouche d’une femme (ou bourgeoise) de Bath, un conte situé à la cour d’Arthur, où un chevalier coupable de viol doit trouver ce que les femmes désirent le plus pour sauver sa vie, mais la vieille dame repoussante qui lui a donné la réponse (la sovereynetee sur elles-mêmes et leur mari) exige qu’il la marie en échange. Elle lui demande ensuite de choisir s’il préfère qu’elle reste laide, mais une femme fidèle et honnête, ou s’il la voudrait belle, mais qu’elle risquerait alors d’être infidèle. Ayant retenu la leçon, il lui laisse le choix, et elle sera donc à la fois belle et fidèle…

Même logique dans le poème anglais The Wedding of Sir Gawain and Dame Ragnelle, texte du XVème siècle, préservé dans un seul manuscrit. Commençant comme souvent par une partie de chasse, durant laquelle Arthur est cerné par Gromer Sommer Jour, qui veut le tuer, car il aurait donné ses terres à Gawain — comme Galeron dans The Awyntyrs Off Arthure (RQRF #40). Il impose alors une épreuve à Arthur : il devra découvrir ce que les femmes désirent le plus, et revenir lui donner la réponse un an plus tard, un peu comme le Chevalier Vert de Sir Gawain and the Green Knight (RQRF #39) — mais cette fois lui initime de n’en rien dire à personne. Malgré cela, il finit par s’en confier à Gauvain, et ils partent, chacun de leur côté récolter des réponses qu’ils inscrivent chacun dans un livre. Pas rassuré par la variété des réponses, alors qu’il reste un mois, Arthur repart en quête, et tombe sur Ragnelle, une femme, repoussante en tous points, mais ici carrément monstrueuse dans ses proportions, avec des défenses de sanglier qui sortent de sa bouche… Elle veut bien lui donner la réponse (les femmes veulent toujours la souveraineté), mais en échange elle veut la main de Gauvain. Ce dernier, héroïque, accepte volontiers pour sauver Arthur, sans avoir vu la Dame. Arthur arrive donc à se libérer, mais Gauvain doit donc l’épouser… Pendant la nuit de noces, d’un coup, il la voit dotée d’une beauté merveilleuse, mais apprend qu’il doit choisir : la préfère-t-il belle pendant la nuit ou la journée ? Gauvain, bien sûr, lui laisse le choix, brisant la malédiction…

Le merveilleux sert ici à interroger les relations idéales entre les hommes et les femmes, préoccupation d’autres romans anglais — pensons à la tolérance de Baldwyn quand on lui fait croire que sa femme est infidèle, dans The Avowyngs of Arthur (RQRF #40). Qui plus est, quand Chaucer place le conte dans la bouche d’une veuve de Bath, il nous rappelle peut-être que ces œuvres avaient bien un public féminin.

Ellesmere Chaucer (San Marino, Californie, Huntington Library EL 26 C 9), fol. 72r (détail).
RQRF 41 : : The Wife of Bath’s Tale et The Wedding of Sir Gawain and Dame Ragnelle

Sommaire

0:00:00 Générique
0:01:00 Introduction
0:03:55 Actualités plus ou moins arthuriennes
0:29:27 Le Conte de la femme de Bath et le motif de la Loathly Lady
0:38:30 Éditions de Chaucer
0:42:19 Résumé du Conte de la femme de Bath (et son prologue)
1:14:00 The Wedding of Sir Gawain and Dame Ragnelle 
1:17:00 Éditions et introduction
1:23:00 Résumé de The Wedding of Sir Gawain and Dame Ragnelle 
2:20:40 Bonus : critique surprise de Legends of the Round Table (et de la mission Ragnelle en particulier)

Éditions discutées

Actualités discutées en introduction

RQRF 40 : Avowyngs of Arthur & Awyntyrs Off Arthure

Antoine et Lays reviennent avec deux textes arthuriens du XIVe siècle en vers allitératifs anglais, dans la suite de nos épisodes sur les Morts d’Arthur (RQRF #36) et Sir Gawain and the Green Knight (RQRF #37) — par rapport à ce dernier on va d’ailleurs revoir une mise en scène d’adultère, un chevalier vert, une blessure à la nuque pour Gauvain…

Dans The Avowyngs of Arthur, Arthur jure d’affronter un terrible sanglier, décrit comme un être démoniaque, et encourage ses chevaliers à également faire un vœu, mais là où Gauvain et Keu se comportent en chevaliers de roman et partent également à l’aventure dans la forêt, Baudoin, avant de rentrer chez lui, fait des vœux qui se rapportent davantage à la morale quotidienne : ne pas craindre la mort, ne pas être jaloux d’une femme et ne jamais refuser de nourriture à quiconque. Dans la deuxième moitié du poème, Arthur et ses chevaliers vont essayer d’éprouver ses vœux, qu’il va ensuite expliquer à l’aide de plusieurs histoires qui lui sont arrivées, même si la morale n’est pas toujours claire…

Dans The Awyntyrs Off Arthure, Gauvain et Guenièvre sont témoins de la terrible apparition d’un spectre lors d’une partie de chasse. Alors que les cieux s’assombrissent, il s’avère que ce revenant est en fait la mère de Guenièvre, qui les met en garde quant à leur orgueil : leurs richesses et leurs triomphes ne les empêcheront pas de finir dévorés par les vers et les tourments du purgatoire comme elle. Et qui plus est, elle prophétise sur la chute de la Table Ronde et la mort de Gauvain… Alors qu’ils s’appliquent à la charité pour le salut de leur âme, et qu’on fasse donner des messes en son honneur pour atténuer ses souffrances. Dans la seconde moitié du poème, Galeron de Galloway accuse Gauvain et Arthur d’avoir injustement pris possession de ses terres et il veut se battre pour celles-ci. Gauvain relève le défi. Le combat est terrible, et les deux chevaliers gravement blessés, quand la bonne amie de Galeron intercède auprès de Guenièvre pour le faire interrompre, mais justement quand Galeron reconnaît que Gauvain a l’avantage. Arthur propose alors à Gauvain de nouvelles terres pour qu’il rende à Galeron celles qu’il demandait, et qu’il puisse rejoindre la Table Ronde — ce qui est fait. Et Guenièvre fait donner un million de messes pour sa mère.

Dans ces deux textes anglais, nous voyons la Table Ronde investie par des questions morales qui devaient être plus proches des préoccupations de leur lectorat (de petits nobles ou bourgeois) que les dilemmes héroïques des chevaliers errants classiques, que ce soit la morale individuelle de Baudoin ou bien l’économie religieuse de la charité qui entoure le Salut de la mère de Guenièvre.

RQRF 40 : The Avowyngs of Arthur & The Awyntyrs Off Arthure

Sommaire

0:00:00 Générique
0:01:00 Introduction
0:03:26 Actualité
0:25:00 Introduction des textes
0:32:10 Avowyngs of Arthur
1:33:00 Awyntyrs off Arthure 

Traduction des deux textes par nos soins, avec le texte anglais :

Liens des œuvres d’actualité discutées en introduction

RQRF 37 : Sir Gawain and the Green Knight

Classique indétrônable de la littérature anglaise, Sir Gawain and the Green Knight a été le fruit d’innombrables éditions, traductions, et commentaires, qui n’épuisent pas le charme de cette œuvre singulière, certainement le roman arthurien qui se distingue le plus dans la tradition anglaise. Un mystérieux chevalier, complètement vert, vient défier la cour d’Arthur à Noël avec un petit jeu : qui sera assez courageux pour lui porter un coup avec sa hache, à condition qu’un an après, il le lui rende ? Gauvain s’y colle et décapite le joueur, espérant peut-être échapper à sa riposte, mais il ramasse sa tête et repart… L’année suivante se termine, et Gauvain part à sa recherche, mais très proche de sa chapelle verte, il s’arrête dans un château très (trop) accueillant, où la femme du seigneur lui fait des avances très insistantes tandis que son mari est à la chasse — et notre héros a accepté un marché étrange : à la fin de chaque journée, ils doivent échanger ce qu’ils y ont gagné…

Cette reprise du « jeu du décapité » déjà croisé dans la Première Continuation, la Mule sans frein, Hunbaut et le Perlesvaus, la verdeur mystérieuse du chevalier, souvent interprété ensuite comme un symbole ou un esprit de la Nature, les scènes de chasse d’une vivacité poétique forte, entrecoupées du malaise et de la tentation propres à la séduction, la fin fort peu triomphante de Gauvain : tout se conjugue pour créer une aventure intrigante et inoubliable, malgré sa simplicité.

RQRF 37 : Sir Gawain and the Green Knight.
Gauvain décapite le Chevalier Vert (fol. 94v) et la femme de Bertilak vient le convoiter dans son lit (fol. 125r) dans l’unique manuscrit : BL Cotton Nero A10.

Sommaire :

0:00:00 Introduction et actu : vidéo Ségurant, Pendragon Cycle.
0:24:33 Sir Gawain and the Green Knight 
0:26:50 Editions et traductions de SGGK disponibles
0:49:00 Présentation de SGGK 
0:51:25 Versions précédentes du "Jeu du décapité"
0:57:00 Résumé de Sir Gawain and the Green Knight
1:00:00 Partie I
1:15:35 Partie II
1:26:20 Partie III
1:43:30 Partie IV  
2:01:30 Conclusion

Notes :

Editions utilisées :

RQRF 36 : Les Morts d’Arthur allitérative et stanzaïque

Avec ces deux « Morts d’Arthur », la tradition anglaise adapte La Mort le Roi Artu (RQRF 17) à sa sauce, déjà en la séparant du Lancelot-Graal, mais aussi en réintégrant des éléments de la « tradition historique » de Geoffrey de Monmouth (RQRF 3) et ses continuateurs Wace et Layamon (RQRF 4).

La Morte Arthure stanzaïque (ou strophique) suit d’assez près la trame de son modèle français mais, privé des monologues intérieurs de la prose française, Lancelot se retrouve encore plus idéalisé comme le modèle courtois par excellence. Par contraste, le texte souligne la passivité d’Arthur, entraîné par les actions des autres, surtout Gauvain et son animosité contre Lancelot. Ses strophes rythment solennellement les batailles finales du royaume arthurien, avec quelques twists.

La Morte Arthure allitérative se démarque davantage. Cette forme de poésie qui repose sur l’allitération, la répétition de sons similaires (plutôt que la rime, par exemple) l’inscrit dans une ancienne tradition propre à la langue anglaise. L’histoire s’affranchit bien davantage de ses modèles antérieurs. Retour à Geoffrey, Wace et Layamon : les campagnes d’Arthur sur le continent, qui mènent à sa chute, n’ont plus de lien avec Lancelot, ce dernier étant un simple lieutenant, aucune relation avec Guenièvre en vue. Mais Arthur ne se satisfait pas d’avoir réglé son compte à Rome, il se déchaîne contre les habitants de la Toscane, projette de reconquérir la Terre Sainte, s’imagine presque en souverain du monde entier… quand la trahison de Mordred le ramène à la réalité, et en Grande-Bretagne.

Variations sur les thèmes connus de la chute du royaume arthurien, qui n’en finit plus de chuter, ils ont pourtant durablement marqué le verbe arthurien. Ce Lancelot très-courtois, cet Arthur particulièrement orgueilleux seront notamment repris par Thomas Malory : la Mort allitérative inspire directement ses campagnes continentales au début du règne d’Arthur, et la Mort stanzaïque la conclusion de sa grande fresque. Avec « l’anglicisation » contemporaine de l’Arthuriana, cela peut expliquer que leur sens de la formule, l’extériorité dramatique des déclamations de leurs chevaliers, soient devenus pour nous le langage de la légende arthurienne, peut-être plus encore que les vers fleuris de Chrétien de Troyes…

RQRF 36 : Les Morts d’Arthur anglaises, allitérative et stanzaïque.
Roue de la fortune illustrant La Mort le Roi Artu (version du Lancelot-Graal cette fois), Ms. British Library Add. 102 92-4, fol 89.

Sommaire :

0:00:00 Introduction
0:15:15 Editions des textes utilisées
0:26:50 La Mort d'Arthur Stanzaïque (ou Strophique)
1:17:30 La Mort d'Arthur Allitérative

Notes :

0:39:45 Sur le procès de Guenièvre, dans la Mort Artu on lui aurait coupé la tête plutôt que la brûler. Mais la Morte Arthure stanzaïque rajoute effectivement la torture des coupables.
0:40:45 Hector des Mares est effectivement engendré par Ban au château des Mares, grâce à un enchantement de Merlin, dans la Suite-Vulgate. (RQRF 18, cf. Sommer II.405 pour le texte)

Editions utilisées :