Une question qui peut paraître triviale mais entre en conflit avec la vision médiévale de la conception, et donc le dogme de l’Incarnation… Petite vidéo sur le sujet (en deux parties car on ne maîtrise pas encore ce seuil de trois minutes).
Partie 1/1 :
Partie 2/2 :
Pour aller plus loin :
Sur la manière d’envisager la conception du foetus dans diverses sociétés à travers le monde :
- Maurice Godelier, “Begetting ordinary humans”, HAU: Journal of Ethnographic Theory 1 (1), pp. 345–389. https://www.journals.uchicago.edu/doi/10.14318/hau1.1.014
Sur ces questions de péché originel et de menstruations :
- Laurence Moulinier, “La pomme d’Eve et le corps d’Adam” (2008) https://shs.hal.science/halshs-00849379/document
- Marie Piccoli-Wentzo, “La Vierge aussi avait ses règles !”, Actuel Moyen Âge (28 Mai 2020), https://actuelmoyenage.wordpress.com/2020/05/28/la-vierge-aussi-avait-ses-regles/
- Charles T. Wood, “The doctor’s dilemma : sin, salvation and menstrual cycle in medieval thought”, Speculum LVI (1981), pp. 710-27.
https://digitalcommons.dartmouth.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=4388&context=facoa
Script de la vidéo
Texte de la vidéo (pour références, voir le script) :
Est-ce que la Vierge Marie avait ses règles ? C’est une question qui se pose surtout pour les catholiques mais pas seulement.
Dans les évangiles quand Marie accouche de Jésus, qui est l’incarnation de Dieu, elle est vierge, mais au fil du temps on va prêter à cette virginité, cette pureté, un statut de plus en plus exceptionnel.
Déjà elle resterait vierge pour toujours, donc les frères de Jésus, mentionnés dans les Évangiles, ne seraient pas des enfants de Marie mais des enfants de Joseph d’un précédent mariage, et on va finir par considérer que pour porter l’Incarnation de Dieu elle devait être “sans tâches”, immaculée, et donc être née sans porter elle-même le péché originel. Ca deviendra un dogme catholique sous Pie IX en 1854, mais depuis le Moyen Âge au XIIème siècle c’est en fait très courant dans le culte de Marie.
Il ne faut pas confondre conception virginale de Jésus et Immaculée conception, qui est la conception de Marie même si dans l’usage courant c’est utilisé comme un synonyme, le terme est assez trompeur.
Le péché originel, c’est qu’Adam et Ève nous ont condamné à la condition humaine en croquant le fruit dans le jardin d’Eden, donc la faim, la soif, la mort, le travail, mais aussi la sexualité reproductive, on est mortel mais on peut faire des enfants, et cadeau spécial pour les femmes, accoucher dans la douleur. (Genèse 3:16)
Donc d’après ce dogme Marie étant exemptée, elle n’a pas souffert pendant l’accouchement, et ça deviendra même l’idée que Jésus est né e clauso utero, sans que ses organes ne s’ouvrent, sans rompre sa virginité. Par exemple, Ildéfonse de Tolède insistait dans son traité sur la virginité perpétuelle de Marie, sur le fait que Jésus, justement n’avait pas défoncé l’hymen de sa mère. Il a peut-être été émis comme un rayon de lumière, quelque chose du genre, la laissant intacte.
Avec le temps on a fait dépendre du péché originel, plus seulement l’accouchement douloureux, mais toutes les fonctions du corps qui vont avec, notamment les menstruations. Après tout comme Marie est immaculée elle n’est pas soumise à la mort, d’où le dogme de l’Assomption de Marie, qu’elle a juste été emportée au ciel, qui a aussi été officialisé très tard, mais si elle n’est même pas affectée par la mort, ne pas avoir ses règles c’est un détail.
Mais au Moyen Âge ça perturbe la vision médicale de la conception et donc ça met en péril le dogme de l’Incarnation.
Puisque les menstruations s’arrêtent pendant la grossesse, de nombreuses cultures considèrent que ces émissions de sang contribuent en fait à constituer le corps du fœtus.
Dans la vision aristotélicienne qui s’est imposée au Moyen Âge c’est la semence de l’homme qui donne sa forme au foetus tandis que la femme fournit de la matière brute, et quand cette matière informe n’est pas formée, ça devient donc ses menstrues.
Au Moyen Âge sous l’influence de Galien notamment ça coexiste avec l’idée que la femme fournit aussi une semence pendant l’orgasme mais ça entre pas en ligne de compte pour Marie. Par contre puisque Jésus est pleinement Dieu mais aussi pleinement humain il doit avoir un corps humain à part entière et c’est Marie qui a dû fournir cette matière. Qui plus est, on considère que le sang des règles se transforme après l’accouchement en lait maternel, et comme Marie a allaité Jésus, ça c’est une scène standard, donc elle en aurait étant une scène classique, donc elle en aurait d’autant plus besoin.
Alors c’est un sujet un peu tabou donc les auteurs n’en parlent pas toujours directement ou ont l’air de se contredire comme Thomas d’Aquin qui dit un coup que Marie a dû fournir la matière de ses menstrues pour le corps de Jésus, mais ailleurs que c’est par l’acte sexuel ou l’excitation sexuelle que les règles se déclenchent donc non — Thomas n’est pas le défenseur le plus univoque de l’Immaculée Conception mais l’un dans l’autre les règles, la sexualité, on n’a pas envie d’y associer la Vierge Marie apparemment.
Ce n’est pas du tout explicite, mais pour Charles Woods, à qui je reprends l’essentiel de cette discussion une manière de s’en sortir ce serait d’imaginer que Marie dispose de cette matière à fournir en réserve mais qu’elle est préservée de la corruption et donc elle n’a pas ses règles chaque mois.
Pour Augustin, et les autres pères de l’Eglise, l’homme avait déjà un corps des fonctions corporelles et même du sexe et du plaisir sexuel, avant le péché originel, par contre ce qu’on avait avant c’est que contrôler notre désir sexuel, nos érections tout ça c’était délibéré, c’était pas plus compliqué que bouger nos mains ou nos pieds. D’ailleurs, sans plaisanter, une trace de cet état de grâce où on contrôlait vraiment notre corps, d’après lui ce serait les types qui arrivent à bouger leurs oreilles ou les pétomanes qui qui arrivent à avoir des flatulences sur commande.
Donc comme la dernière fois, on revient en territoire scatologique et avec peut-être la même solution. Jésus pouvait manger mais il n’avait pas besoin de manger. De la même manière comme le dit Henry de Bracton au treizième siècle, Marie n’était pas soumise à la loi commune mais elle s’y pliait pour donner l’exemple et ne pas attirer l’attention.
